Le Président de la République s’exprime dans Le Soir et De Standaard [nl]

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« Il faut donner un sens et un contenu à l’Europe » : entretien accordé par François Hollande à Béatrice Delvaux (Le Soir), Bart Sturtewagen (De Standaard) et Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur)

Trois jours à Bruxelles pour réinventer l’Europe. C’est cette rencontre exceptionnelle qui a séduit le président français, François Hollande. Maintenant que les élections allemandes sont derrière lui, il annonce sa volonté, dès que la coalition Merkel sera sur pied, de lancer une initiative commune pour relancer l’emploi et la croissance. C’est à l’Élysée que le Président nous reçoit, dans un décor fait de soie bleue et d’or. Il est 10 h. Après avoir franchi un palier où sont suspendus des portraits peints de Pompidou, Mitterrand et De Gaulle, c’est un président détendu qui répond dans son bureau aux questions du Soir, Standaard et Nouvel Observateur. Son impopularité est grande, les derniers sondages catastrophiques, prédisant un raz de marée de l’extrême droite de Marine Le Pen aux européennes de 2014. Quelle idée, le Président de la France, acteur majeur de l’Union, a-t-il pour réinventer cette Europe de plus en plus impopulaire auprès de ses propres citoyens ? L’Europe a surmonté la crise de la zone euro, grâce à l’introduction de mécanismes de solidarité et de stabilité. C’est un pas important. Reste à relever le défi de la croissance et de l’emploi. Mais l’Europe, c’est un esprit. Or, ce n’est pas avec des critères, des procédures et des disciplines qu’on va convaincre les peuples. Lutter contre les populismes, ne passera ni par l’appel au repli sur les États Nations ni par l’incantation aux États-Unis d’Europe. C’est en étant européen que l’on donnera confiance dans l’Europe, c’est-à-dire en donnant une perspective, un sens et donc un contenu. L’heure n’est pas aux modifications institutionnelles mais aux choix politiques.

Trois mesures concrètes ?

D’abord, la jeunesse ! L’Europe doit être une chance pour les nouvelles générations, où qu’elles vivent sur le continent. Elle doit, dans son budget, orienter ses priorités vers la formation, la mobilité, la culture avec les nouvelles technologies et l’emploi. L’Europe ne peut pas admettre que dans certains pays, près de 40% des moins de vingt-cinq ans se situent hors du marché du travail. Si l’Europe ne retrouve pas le lien avec les nouvelles générations, l’idée qui l’avait fondée, est perdue. L’Union demeurera, il y aura toujours des institutions, une Commission, un Parlement. Mais l’idéal européen aura disparu.

Le deuxième enjeu c’est la lutte contre le réchauffement climatique. L’Europe au lendemain de la guerre a été une référence sur le plan démocratique. Elle doit l’être sur le plan écologique. Elle doit montrer l’exemple en accélérant encore la transition énergétique et en hâtant la mutation vers une économie sobre en carbone. La France est disponible pour accueillir en 2015, la Conférence sur le Climat. Elle est consciente de ses responsabilités. Enfin, l’Europe doit faire toute sa place à l’économie numérique. Cet effort doit porter tout autant sur la fabrication des produits que sur les contenus et les usages. D’où le rôle majeur des industries culturelles et de l’« exception culturelle » que j’ai fait prévaloir.

Votre programme est « jouable » ?

Il était difficile d’avancer des propositions tant que la zone euro était en crise. Aujourd’hui, les marchés ont retrouvé de la stabilité et les économies, de la croissance. Sur le plan politique, Madame Merkel a été reconduite pour quatre ans. J’ai encore pour ma part trois ans et demi de mandat. La France et l’Allemagne ont donc du temps pour faire advenir ce projet : c’est maintenant leur devoir. La dynamique européenne ne se réduit pas à ce moteur, mais chacun sait qu’elle ne se mettra en mouvement que si ces deux grands pays sont capables de se mettre d’accord sur une nouvelle étape et pour convaincre les autres nations de s’y associer. Je sais que des pays, comme l’Italie, l’Espagne, la Belgique, beaucoup d’autres sont prêts à suivre…

La Belgique est importante ?

La Belgique est un pays fondateur de l’Europe. Elle lui est indispensable. Elle est aussi un symbole. Bruxelles est l’une des capitales de l’Union. Et le fédéralisme belge a pour l’instant résisté. C’est d’ailleurs un défi majeur car le populisme ne mine pas seulement la solidarité européenne mais aussi la cohésion nationale
Le grand risque pour votre projet, ce sont les partis populistes ?
C’est un risque. Mais la démocratie n’a jamais été un « long fleuve tranquille ». Elle a surmonté bien des périls. Et elle a toujours gagné. C’est en doutant d’elle-même, en cédant sur ses principes, en compromettant ses valeurs qu’elle se met en faiblesse. Et c’est en étant fière de ses réussites qu’elle peut convaincre de poursuivre l’aventure !

Peut-on craindre une défaite de l’Europe aux élections européennes ?

Le Parlement européen peut, en mai prochain, être pour une large part composé d’anti-européens. Ce serait une régression et une menace de paralysie. Aussi, je plaide pour que le sens de ce scrutin soit compris. Il ne s’agit pas de se prononcer pour ou contre l’Europe. Il s’agira de choisir entre deux projets européens : l’austérité prolongée ou la croissance durable, la concurrence ou la régulation, le grand marché ou les politiques d’investissement, le court-termisme ou la transition écologique. Et puis, il faut revendiquer ce que l’Europe a été capable de faire : elle a dominé la crise financière ; la zone euro est toujours là ; l’Union bancaire nous protégera de nouveaux chocs et la BCE a plutôt bien agi en concertation avec les institutions communautaires. L’Europe a tenu. Mais aujourd’hui, On ne lui demande pas de tenir, mais d’avancer, ce qui est très différent !
Face aux extrémismes, le mieux c’est de relever la tête. Qui peut imaginer que le retour aux frontières nationales protégera de l’immigration ? Le rôle de Schengen, c’est de fixer des règles qui sont la condition de la liberté de circulation. S’il faut les renforcer, j’y suis prêt. Mais, là encore, la solution est européenne. De même, qui peut prétendre que les Européens vivraient mieux sans la monnaie unique ? Ils se concurrenceraient par des dévaluations sauvages et ce serait la fin du grand marché. Sans parler de la spéculation sur les dettes souveraines. Nous devons sortir par le haut : le statu quo, c’est la certitude de l’échec.

Comment expliquer la montée de ces sentiments nationalistes : la faute à la crise économique ?

Ce serait trop simple. Le nationalisme est une tendance née il y a déjà deux décennies. Il tient au manque de perspective et de dynamique collective. S’ajoute la peur du déclin. Certains pays vivent avec douleur la confrontation à la mondialisation. Et puis parlons franchement : l’Europe est associée, bien à tort, à l’ouverture des frontières et donc à l’immigration. Ce qui nourrit le populisme, c’est également le rapport à l’Islam. S’ajoutent les craintes des travailleurs face aux restructurations industrielles, la peur de beaucoup face à la montée en puissance des émergents et le conservatisme lié en partie au vieillissement de la population. La xénophobie fait le reste. Alors, sortir de la crise est nécessaire, mais il faudra faire bien davantage pour diminuer les égoïsmes nationaux et les aspirations identitaires.

L’Europe est responsable ?

Oui, dans la mesure où ses dirigeants peinent à s’élever au-delà de leurs enjeux nationaux. Or, l’idée européenne doit être davantage revendiquée. Certes, ce n’est pas facile à 28 ! D’où ma volonté de partir d’un noyau dur avec la zone euro et d’avancer plus vite avec les pays qui en décident librement. Mais l’Europe doit aussi avoir davantage confiance en elle. Rappelle-t-on suffisamment qu’elle est la première puissance économique du monde. Lorsque j’ai été élu, il y a seize mois, l’Europe était regardée comme le continent malade du monde. Aujourd’hui, elle s’est relevée mais elle ne s’est pas tout à fait remise à marcher. La réponse n’est pas qu’économique : l’Union doit prendre davantage conscience de son rôle dans le monde. Sur les droits, les libertés, le développement, l’environnement et la sécurité. Sommes-nous sur chacun de ses sujets capables de porter nos propres convictions ?

Ne faut-il pas dire autre chose aux jeunes européens que « déménagez, No future ici ?

Chaque génération, depuis la construction de l’Europe, a eu à porter un projet qu’il est revenu aux chefs d’État et de gouvernement, de traduire : la reconstruction économique dans les années 50-60, l’espace de liberté dans les années 70, le grand marché, enfin la monnaie unique. Ma génération a connu la réunification de l’Europe. Ce qui manque aujourd’hui, c’est une idée qui pourrait avoir cette densité. Les instruments que nous avons mis en place pour protéger l’euro, coordonner les budgets, contrôler les banques sont indispensables. Mais ils ne peuvent être, au mieux, que des garanties. Une génération ne peut concevoir son destin dans la fermeture vis-à-vis de l’extérieur et la mobilité à l’intérieur. Dire simplement aux jeunes : « Formidable, vous avez fait vos études en Espagne ou au Portugal vous allez pouvoir travailler en Allemagne ou en France » : cela ne peut pas être un objectif pour l’Europe. Alors, quelles sont les « nouvelles frontières » pour mobiliser les volontés ? Réussir la transition énergétique. Ouvrir nos universités et faire de même pour nos établissements de formation afin de toucher tous les jeunes. Développer par une politique industrielle, des nouvelles technologies pour anticiper sur les produits de demain. Enfin, l’Europe doit porter une politique extérieure plus offensive et plus solidaire.

Ne faudrait-il pas aussi des personnalités plus charismatiques à la tête de l’Europe ?

Demandez-le à ceux qui les ont choisis ! Ne soyons pas injuste sur les personnes, c’est affaire de choix politiques.

Herman Van Rompuy, le président du Conseil est trop pâle ?

Il a été très précieux dans la période que nous avons traversée. Il a permis des compromis entre les principaux États. Il a réussi, sur la question budgétaire, à trouver le passage. Il a présidé avec beaucoup de finesse le Conseil Européen de juin 2012 qui a été décisif pour sortir de la crise de la zone euro.

C’est Barroso alors qui est critiquable ?

La Commission est un collège. Et elle applique un programme que le Parlement européen et les chefs d’état et de gouvernement qui l’ont nommé, lui ont demandé d’engager. Ce sera l’enjeu des prochaines élections européennes d’assurer son renouvellement.

Vous n’êtes pas déçu par la modestie de l’effort de relance, la lenteur, le retard ?

Pour régler la crise des dettes souveraines, des politiques d’ajustement étaient nécessaires. Mais il y a eu excès de zèle. La récession a été prolongée au-delà de ce qui aurait été indispensable. Aussi, après le choc de la crise des « subprimes », la récession aura duré 18 mois ; après la crise budgétaire, 4 ans. Tirons-en la leçon !
La différence de poids entre l’Allemagne et la France est plus grande que jamais. La France est-elle encore capable de tenir son rôle dans le couple franco-allemand ?

Le couple franco-allemand est une nécessité. C’est à la fois le produit de l’histoire et la condition pour que l’Europe avance. Quels que soient les responsables politiques à la tête de ces deux pays, cette conception commune a toujours prévalu. Cela veut-il dire que ces deux pays doivent avoir les mêmes structures industrielles, la même politique économique et les mêmes rapports sociaux ? Non. Le vrai problème réside dans le fait que l’Allemagne a une spécialisation qui l’amène à avoir un excédent de son commerce extérieur, quand la France traîne depuis 10 ans un déficit structurel de sa balance commerciale. Mon obligation est de faire converger nos deux économies et de réduire les écarts de compétitivité.

C’est le sens de la politique que je mène depuis un an et demi. Ce n’était pas si simple d’expliquer aux Français qu’il fallait faire un effort pour que les entreprises aient plus de marge, que le coût du travail soit allégé, que l’investissement soit encouragé, que l’offre productive soit renforcée, et donc l’emploi. Je n’ai pas voulu perdre de temps et j’ai engagé tout de suite ce processus avec la réforme du marché du travail, et bientôt celle sur la formation professionnelle. Ce fut une décision non pas dictée par la conjoncture, mais un choix délibéré dans une perspective stratégique, nationale et européenne.

Y aura-t-il un changement à Berlin quand la grande coalition sera installée ?

Je ne veux surtout pas me mêler de la vie politique de nos amis allemands mais il y aura sûrement des conséquences européennes selon le compromis qui sera trouvé. Ce dont je suis sûr, c’est que Mme Merkel est convaincue de la nécessité de prendre une initiative avec la France et de soutenir davantage la croissance et l’emploi.

C’est-à-dire ?

Constituer un gouvernement économique pour la zone euro, assurer une présidence stable de l’Eurogroupe, coordonner davantage les politiques, achever l’union bancaire, harmoniser les systèmes fiscaux et introduire enfin la taxe sur les transactions financières. Mais aussi assurer une meilleure convergence sociale avec la généralisation du salaire minimum. Nous devons aller plus loin et avancer beaucoup plus vite avec les pays qui le voudront dans trois domaines : 1) l’énergie car si chaque pays a sa politique en matière de diversification de sources d’énergie, l’Europe a besoin d’un marché régulé ; 2) les investissements d’infrastructure et de réseaux.

Ce sont les fameux grands travaux ?

Oui, nous verrons ensuite comment financer ces investissements au-delà du budget européen. Et enfin 3), le numérique, via la constitution de champions européens capables de faire face aux géants américains actuels. La politique de concurrence telle qu’elle est appliquée depuis des années, a conduit parfois à nous priver de concentrations qui auraient permis de constituer de grands groupes européens à taille mondiale. Cette approche doit changer. La France et l’Allemagne sont convaincues de cette nécessité.

Avancer avec « les pays qui le voudront », cela vise qui ?

Aujourd’hui, nous devons partir de la zone euro qui représente l’espace de solidarité le plus grand pour renforcer notre capacité économique et politique et sur certains sujets (énergie, infrastructures, numérique, défense), et constituer des coopérations renforcées avec les pays qui le voudront. Je n’écarte donc personne mais je pense que l’Europe ne peut pas simplement attendre que les 28 se mettent d’accord. Le Royaume-Uni entend discuter de sa présence ou de sa participation à venir. Cela ne doit pas empêcher ceux qui le souhaitent d’avancer.

Certains pensent que le transfert de nouvelles compétences au niveau européen améliorerait la prise de décision. Or la France est la plus réticente à abandonner de la souveraineté.

Je vous fais remarquer que j’ai accepté l’Union bancaire qui est, en soi, un partage de souveraineté puisque la BCE va contrôler nos banques. Mais aujourd’hui, le peuple français n’acceptera de nouvelles délégations de souveraineté, que s’il a la conviction que ce sera plus efficace pour l’emploi et la solidarité. L’heure n’est pas à un nouveau traité institutionnel mais à un approfondissement des politiques et à l’affirmation de nouvelles ambitions pour l’Europe. Tout en améliorant le fonctionnement de l’espace Schengen.

Pas jaloux ? Merkel est réélue triomphalement et vous regardez vos sondages : 24%…

Je constate qu’Angela Merkel est l’une des rares chefs de Gouvernement à avoir été reconduite depuis le début de la crise. La table du Conseil Européen s’est en effet beaucoup renouvelée depuis que j’y siège ! Et j’entends, dès que la coalition d’Angela Merkel aura été constituée, faire avec la Chancelière, des propositions de relance de l’Europe.

L’actualité la plus dramatique en Europe, c’est la catastrophe humaine de Lampedusa…

Ce drame interpelle toute l’Europe. Elle doit en tirer les leçons. L’Union ne peut tolérer de voir au large de ses côtes, des gens mourir dans des conditions épouvantables, pour fuir la misère ou les guerres. Ceux-là venaient d’Érythrée en passant par la Libye, d’autres de Tunisie ou d’Égypte ! Je proposerai dans les prochains jours une politique à nos partenaires qui s’articulerait autour du triptyque Prévention, Solidarité, Protection :

–Prévention par une meilleure coopération avec les pays d’origine et un meilleur accueil des réfugiés au plus près des zones de conflit

–Solidarité par une politique euro-méditerranéenne beaucoup plus active en amplifiant encore le soutien aux pays des printemps arabes

–Protection avec un renforcement de la surveillance des frontières, qui est le rôle de l’agence européenne Frontex et une lutte plus efficace contre les passeurs.

On vous a vu, vous, sur le Mali mais l’Europe elle, où est-elle dans ces conflits ?

C’est la question de la présence et de l’influence de l’Europe dans le monde qui est posée. Les États-Unis n’entendent plus demeurer les gendarmes du monde – je ne les en blâme pas. Ils considèrent que dès lors que leurs intérêts vitaux ne sont pas en cause, ils n’ont pas à intervenir dans un certain nombre de conflits ou de situations. L’Europe doit en tirer les conclusions pour elle-même ! D’abord, promouvoir une action extérieure plus cohérente. Ensuite, renforcer l’Europe de la Défense en posant des objectifs en matière d’opérations, de capacité et de base industrielle. Ce sera l’objet du Conseil européen de décembre prochain. Enfin, accompagner les pays du Sud et, notamment l’Afrique, pour qu’ils assurent eux-mêmes leur propre sécurité. Ce sera le sens du sommet que la France va tenir à Paris au début décembre avec l’ensemble de chefs d’Etat africains et la présence de l’UE. Nul besoin de traités, ou de procédures pour y parvenir, c’est une affaire de volonté.

Comment faire en sorte pour que ces actions soient visibles pour les jeunes ?

Je suggère qu’elle soit plus visible pour les fonds d’urgence dans l’humanitaire, et la lutte contre les grandes pandémies. Pourquoi ne pas constituer un corps de jeunes volontaires européens se projetant là où on attend des professionnels pour accompagner les pays vers leur développement ?

Propos recueillis par Béatrice Delvaux (Le Soir), Bart Sturtewagen (De Standaard) et Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur)

Vous pouvez télécharger l’interview complète ci-dessous :

PDF - 614.5 ko
François Hollande - Le Soir
(PDF - 614.5 ko)

publié le 02/06/2015

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